Editorial

Sainte montée vers Pâques

 

Pourquoi s’imposer des limites ? Pourquoi se priver ? Pourquoi jeûner ?

 

Ce sont des questions que notre monde contemporain peut poser aux catholiques. En effet, le bonheur ne se trouve-t-il pas dans les plaisirs, dans les biens matériels, dans le pouvoir, dans les honneurs ? Ne faudrait-il pas justement laisser libre cours à nos passions afin de nous exprimer pleinement ? Selon beaucoup, celui qui se retient se condamne à être malheureux.

Pourtant, Notre-Seigneur Jésus-Christ, modèle divin de tous les hommes, s’est privé. Pendant quarante jours, il s’est soumis à un jeûne sévère et il nous appelle à le suivre, selon nos possibilités et nos forces. Ainsi, l’Église suit le Christ par ses pratiques du Carême. Sa discipline s’est adoucie à notre époque, mais l’esprit du Carême demeure le même. Pendant quarante jours, faisons pénitence avec le Christ.

Le Carême n’est pas une épreuve sportive pour voir qui peut se faire le plus de mal. Le but est de nous libérer de nos attaches désordonnées afin de mieux servir et aimer le Bon Dieu. Les privations que nous nous imposons n’ont pas d’autre finalité. Par ailleurs, Saint Thomas d’Aquin nous enseigne les différents avantages du jeûne (Somme de théologie, IIa IIae, q. 147, a. 1). Son enseignement nous montre combien le jeûne et les pénitences sont ordonnés à une vie chrétienne véritablement heureuse.

Le premier avantage cité par le Docteur Angélique est de « réprimer les convoitises de la chair ». Depuis le péché originel, nos passions ont tendance à nous dominer. Nous avons tous fait l’expérience de connaître le bien à accomplir mais, sous l’effet de sentiments violents et mal maîtrisés, de faire l’inverse — pour ensuite le regretter. Le jeûne est donc un moyen privilégié de rendre nos passions davantage soumises à la raison. Elles sont faites pour servir la raison, non pour la dominer. « L’alternative est claire : ou l’homme commande à ses passions et obtient la paix, ou il se laisse asservir par elles et devient malheureux » (Catéchisme de l’Église catholique, n° 2339).

Le deuxième avantage du jeûne est que, par lui, « l’esprit s’élève plus librement à la contemplation des réalités les plus hautes ». Il est évident qu’une activité intellectuelle immédiatement après un grand repas est difficile. Le corps et l’âme sont étroitement liés. Ainsi, pour tendre à la sainteté, une certaine hygiène de vie est nécessaire. Bien entendu, cela demande un équilibre : trop de pénitences corporelles peuvent nuire à la santé et n’aident pas à mieux prier. Prenons donc ce temps de Carême pour rechercher un véritable équilibre dans tous les domaines. Nous y trouverons une paix plus profonde et une plus grande union à Dieu.

Troisième avantage : « Enfin, on jeûne en vue de satisfaire pour le péché. » Aussi est-il dit dans le livre de Joël (2, 12) : « Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les pleurs et les cris de deuil. » Le Dieu miséricordieux nous pardonne nos péchés mais il veut aussi que nous faisions satisfaction ou réparation pour nos fautes. En effet, par le péché, notre personne tout entière, corps et âme, se détourne de Dieu. Par le jeûne, nous revenons à Lui, corps et âme : tout notre être se convertit.

Il est ici important de rappeler l’enseignement de saint François de Sales sur la mortification (voir Introduction à la vie dévote, III, ch. 23). La mortification corporelle est nécessaire, mais c’est surtout l’orgueil et l’amour-propre — source de tant de fautes — qu’il faut combattre. Le Carême ne nous appelle pas à un simple régime : il nous appelle à une véritable conversion. Modérer la curiosité, réfréner la langue, maîtriser l’impatience, obéir : voilà ce qui nous coûte réellement. Ne nous perdons pas dans une multitude de pratiques, mais concentrons-nous d’abord sur nos défauts à corriger.

Choisissons donc peu de pénitences, mais choisissons-en qui soient utiles. Nous pouvons nous priver de chocolat ou d’alcool ; fort bien. Mais nous pouvons aussi faire un « jeûne digital » : discipliner l’usage du téléphone, réduire les réseaux sociaux, renoncer à certaines vidéos ou séries. Nous pouvons également suivre l’invitation du Pape Léon XIV et éviter toute parole blessante.

Ainsi, notre Carême sera vraiment profitable. Nous nous conformerons davantage à Notre-Seigneur sur sa Croix et, au matin de Pâques, nous entrerons plus résolument dans une vie renouvelée de sainteté.

Chanoine Adam Sebastian D’Oyen Gebert